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Sérendipité

Mis à jour : 31 août 2018

Connaissez-vous le mot sérendipité ? Bien qu’il ne soit pas nouveau -il est né en 1754 en Angleterre-, c’est un terme encore peu connu. Probablement parce qu’il fut d’abord réservé aux cercles littéraires britanniques, avant de progressivement se diffuser, de la littérature à la science dure, puis aux sciences sociales, et de l’anglais au français, pour finalement revêtir ses habits de lumière. Le magazine Sciences Humaines le proclamait même mot de l’année en janvier 2010.


Serendip est une ancienne dénomination du Sri Lanka

Pour comprendre la popularité encore toute nouvelle de ce terme à la sonorité mélodieuse, sans doute est-il nécessaire de commencer par un petit retour sur les origines de ce néologisme. Sérendipité nous vient de l’anglais serendipity, terme inventé par le parlementaire, historien, philosophe, collectionneur d’armes et écrivain (rien que ça !) Horace Walpole. Il s’est inspiré pour cela du conte persan Les trois princes de Serendip, publié en italien en 1557. Une première traduction française arrive en 1610, mais ce n’est qu’en 1722 qu’est publiée une version anglaise, Horace Walpole forgeant le terme serendipity en 1754.


LE SERENDIP OU SRI LANKA


Serendip est une ancienne dénomination du Sri Lanka. Le mot viendrait de l’arabe Sarandib, lui-même inspiré du tamoul Seren deevu, provenant pour sa part du sanskrit Suvarnadweepa, dont le sens est « île dorée ».


Le conte en question narre les aventures des trois fils de Jafer, le philosophe-roi de Serendip. Alors que les trois princes partent à la découverte du monde, ils découvrent les traces d’un chameau. L’ainé observe que l’herbe à gauche de la trace était broutée, mais pas l’herbe à droite, et en conclut que l’animal est borgne. Le cadet remarque lui, sur le bord gauche, des herbes à moitié mâchées seulement, et en déduit qu’il manque une dent au chameau. Le benjamin constate enfin des traces de pas inégales... c’est que le camélidé boite.


Représentation supposée des trois princes de Serendip

Ainsi, de la même façon, ils sont capables, toujours sans avoir vu la bête, de dire qu’il transporte une femme, enceinte, et qu’il est chargé de miel d’un côté et de beurre de l’autre. Ils rencontrent ensuite le chamelier propriétaire de l’animal, et le décrivent si bien qu’ils sont accusés de l’avoir volé, et jetés en prison. Mais alors que l’animal est finalement retrouvé, ils sont innocentés et comblés de cadeaux.


UNE CRÉATION D'HORACE WALPOLE


C’est cette histoire qui a inspiré Horace Walpole. Voilà ce qu’il écrit dans une correspondance privée à un ami, le 28 janvier 1754, après la résolution heureuse d’une énigme qui lui tenait à coeur : « [Une telle] découverte, à coup sûr, est presque de ce type, que je nomme Serendipity, un mot très expressif que, n’ayant rien de plus important à vous dire, j’entreprendrai de vous expliquer : vous le comprendrez mieux par son origine que par sa définition. J’ai lu il y a quelque temps un conte de fées idiot, qui s’appelle Les trois princes de Serendip : alors que leurs Seigneuries voyageaient, elles faisaient sans cesse des découvertes, par accident et sagacité, de faits qu’elles ne cherchaient pas ».


Portrait d'Horace Walpole, peint en 1754 par John Giles Eccardt

Faire des découvertes, par accident et sagacité, de faits qu’on ne cherche pas.


Voilà la première définition du mot, qui ne nous parviendra cependant qu’en 1833, quand la correspondance d’Horace Walpole sera enfin publiée à titre posthume. Et encore, la notion de serendipity n’essaima que dans des cercles littéraires, jargon des bibliomanes anglais, dont il resta l’apanage jusqu’aux années 1930.


UNE PERCÉE AU SEIN DE LA HARVARD MEDECINE SCHOOL


C’est alors que le physiologiste américain de la Harvard Medecine School, Walter B. Cannon, l’introduit dans le langage des sciences, avec une conférence sur le rôle de la chance dans les découvertes scientifiques. Comme l’explique François Chazel, professeur émérite de sociologie à l’université Paris-Sorbonne (Paris IV), dans un article consacré à la sérendipité dans la revue d’histoire des sciences humaines en 2006, le terme « si rarement employé alors, était en quelque sorte devenu, dans le cadre de la Harvard Medecine School, une sorte de mot de passe, constituant à la fois un signe d’identification et un symbole de reconnaissance mutuelle ».


Le mot passa ensuite de la science fondamentale à la science appliquée, et enfin à la sociologie des sciences, avec la contribution décisive des sociologues Robert K. Merton et Elinor Barber en 1958, qui tentent d’analyser les étapes sous-jacentes au processus de la découverte accidentelle.


NE PAS SE LAISSER DOMINER PAR LE HASARD


Aujourd’hui, la sérendipité est « la capacité, l’art de faire une découverte, scientifique notamment, par hasard », c'est en tout cas la définition du Larousse en ligne. Il faut bien comprendre ici que ce n’est donc pas seulement le résultat du hasard, même si celui-ci est intrinsèquement lié à la sérendipité. Comme le déclarait Horace Walpole, c’est bien la sagacité qui provoque le hasard et les résultats, même si les résultats engrangés ne sont pas ceux recherchés à l’origine.


Il faut donc être capable de prêter attention à ce qui se produit, ne pas être dépité face aux résultats sérendipiteux, qui sont en apparence sans rapport avec l’objectif, mais en réalité nécessaires.


En d’autres termes, la sérendipité est donc la capacité à ne pas se laisser dominer par le hasard, tel que l'explique Danièle Bourcier, directrice de recherches au CNRS, coauteure du premier livre sur le sujet en France. C’est un état d’esprit à cultiver pour faire des découvertes, quels que soient les résultats obtenus. Un état d’esprit qui semble valable bien au-delà du champ scientifique.

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