« Si on regarde ma vie là-bas, j’étais entourée d’amis »

15 mars 2011. La Syrie connaît les premières heures d’un soulèvement qui, encore aujourd’hui, pousse vers l’exil des millions de Syriennes et de Syriens. Ils ont quitté leur pays, leur maison, leurs racines. Cette histoire, Rama la connaît. C’est son histoire, celle de sa famille, de ses amis, de presque tout un peuple qui a vécu l’espoir avant le départ. À l’occasion de la date anniversaire du 15 mars, elle a accepté de partager avec nous son récit, la réalité de ce qu’elle a vu, pendant les années 2011 à 2013, jusqu’à son voyage en bus pour la Jordanie.



Peux-tu nous rappeler ton parcours s’il te plaît ?

Je suis née à Damas, j’y ai vécu toute ma vie. En Syrie, j’avais une vie très normale, je faisais partie de la classe moyenne. J’ai commencé à faire du scoutisme en 2007, à 17 ans. Le scoutisme, c’était la chose la plus importante dans ma vie, et notamment les dernières années... J’ai fait des études d’architecture, et j’ai eu mon diplôme à l’été 2013.


Donc après la révolution ? Entre 2011 et 2013, la révolution n’avait pas d’impact sur tes études ?

Bien sûr. Mon université était entre Damas et Darʿā. Darʿā est la ville où la révolution a commencé. Il y avait des bus spéciaux pour amener les étudiants de Damas à l’université, et quand la révolution a commencé, il y avait des chars sur la route, et des conflits.


Deraa, ou Darʿā, au sud de la Syrie, proche de la frontière jordanienne.

Des conflits… c’est-à-dire des affrontements armés ?

Oui. Je me souviens, le bus s’arrêtait. Il ne pouvait pas passer à cause des conflits armés sur la route. Et nous, on attendait une heure, deux heures que ça se calme ou bien que le bus change de route pour pouvoir arriver. Tu prends le bus, et tu ne sais pas à quel moment il peut y avoir des gens qui tirent dessus…


Et la vie à l’université ?

Quand la révolution a commencé, on était très, très, très motivé. En 2011, avec mes amis, on parlait de ça tout le temps. Qu’est-ce qu’on peut faire ? Ce sont des moments inoubliables. Tu penses que tu vas changer le monde, parce que le monde, pour toi, c’est la Syrie [rires].


Et petit à petit, les rêves commencent à se détruire à cause de la violence. Si tu participes, tu mets ta vie en danger, et celles de tes parents, de ta famille.


Tu faisais déjà à ce moment-là du scoutisme. Est-ce que c’était un mouvement neutre ?

En Syrie, dans le scoutisme, on ne parle pas de religion ou de politique, c’est juste une façon de vivre. À l’époque de Hafez el-Assad, le gouvernement a arrêté tous les partis politiques, sauf le parti Baas, et toutes les initiatives sociales, dont le scoutisme. C’est seulement en 2007 que le scoutisme a repris en Syrie. C’est à ce moment que j’ai commencé aussi. Dans ma troupe, c’était toujours apolitique. Et quand la révolution a commencé, on a essayé d’aider les populations déplacées.


Rama au Monastère de Saint-Moïse-l'Abyssin (VIe siècle), avant la révolution.


Dans des camps de réfugiés ?

Pas vraiment. À Damas, il y avait énormément de réfugiés, parce que c’était la ville la plus calme, malgré les explosions et les clashs. Et tous ces gens étaient dans la rue. Alors la ville a ouvert les écoles. Les élèves d’une école étaient déplacés dans une école voisine, et dans l’école vide, on a amené des familles pour y habiter. 3 à 4 familles dans chaque classe…


C’était très dur, parce qu’il n’y avait rien. Pas de cuisine, pas de douches. Donc nous, on allait demander des dons pour pouvoir acheter des couvertures, de la nourriture et tout ce dont ils avaient besoin. On y allait pour faire des activités, des jeux pédagogiques pour les enfants. On a fait aussi un partenariat avec une association humanitaire pour aider des familles déplacées des autres villes.


Mais en 2013, ça a commencé à être dangereux pour les gens qui travaillaient dans le secteur humanitaire.


Pourquoi ?

Tout simplement parce que les personnes qui travaillaient à aider les réfugiés étaient souvent menacées d’être mises en prison ou tuées.


Dans les banlieues de Damas assiégées, rien n’entre, rien ne sort. Les personnes à l’intérieur n’avaient le droit à rien, elles avaient juste le droit de mourir. Les personnes qui faisaient de l’aide sociale leur apportaient des médicaments, mais ils prenaient un vrai risque à le faire.


Le gouvernement ne voulait plus les aider. Et il y avait des personnes qui dénonçaient les volontaires humanitaires. Même à l’université, on avait très peur parce que tu ne peux pas parler à n’importe qui de ton avis politique. Parce que cette personne peut faire un rapport sur toi.


Heureusement, j’avais un groupe d’amis incroyable à l’université. Quand tu as des amis à qui tu peux parler, ça veut dire que ce sont des amis très, très proches. Et donc ça renforce le lien entre eux et toi. J’ai perdu des amis aussi, pendant la révolution…


En fait, en Syrie, si on regarde ma vie là-bas, j’étais entourée d’amis, et c’est ça qui m’a aidée à supporter la période dure des événements. Le groupe de scouts, le groupe de l’université, mes voisins, mes amis de l’école… Là-bas, les relations sont vraiment très fortes. En plus, la ville est petite, pas comme Paris. Ici, pour aller voir un ami, il faut prendre un rendez-vous un mois avant [rires]. Là-bas, ce n’est pas comme ça. Moi, chaque jour, je passais la plupart de mon temps avec mes amis.


Finalement, c’est pour ça que même si la situation était compliquée, c’étaient pour toi des moments forts, entourée et protégée par tes cercles d’amis…

Oui, on était tout le temps ensemble. Je me rappelle, en scoutisme, on avait notre quartier général, où on se réunissait deux fois par semaine minimum, au sous-sol. Et même s’il y avait des bombardements, on était ensemble, on chantait… Ça éliminait la peur.

Quelques photos de Damas prises par Rama


Cette ambiance sonore de guerre, tu l’entends ?

Tout le temps ! On entendait les bombardements, on voyait les raids sur les banlieues, et on entendait des rafales de mitraillettes… On est devenu expert : si c’est loin, si c’est près, si tu peux continuer à bouger… [rires]


La guerre était plus intense dans les banlieues de Damas. Le quartier où j’habitais, jusqu’à aujourd’hui, c’est un des endroits les plus calmes à Damas. Pourtant, une fois, je rentrais avec ma famille à la maison, on venait de monter au 3e étage, et une voiture a explosé juste en bas du bâtiment. Si on avait attendu deux minutes, la voiture aurait explosé quand on entrait dans le bâtiment…


Qui fait ça ?

À Damas, il y a des checkpoints, et les opposants au régime voulaient faire exploser ces checkpoints. Mais c’est une erreur. Certains soldats étaient obligés d’être sur un checkpoint. Ils étaient contre le régime, mais ils faisaient leur service militaire. Ils n’avaient pas d’autre solution.


Par contre, certains soldats sur les checkpoints ont très mal traité les gens. Pour les humilier. Et tu ne peux rien faire.


Et à l’université ?

À l’université, des étudiants ont lancé une manifestation. Ça aussi, c’était un moment inoubliable. J’étais dans une université privée. Les bâtiments étaient très neufs, il y avait des caméras de surveillance partout. Et malgré ça, les gens se sont réunis pour manifester.


Les personnes pro régime sont venus tout de suite pour se battre. Ils ont directement appelé la police et l’armée, qui sont intervenus très rapidement avec des chars, et ils ont bloqué les sorties. Après, il y avait du sang par terre. Tu es obligé de prendre les bus de l’université pour partir, et ils contrôlent chaque personne avant de monter dans le bus, chaque téléphone pour voir si tu as pris des photos.


L’université a décidé de fermer les portes et de trouver un endroit à Damas. Du coup, chaque faculté était dans un endroit différent, dans des hôtels, des bâtiments de bureau… Ça, c’était début 2013.


L'université


C’était mieux, non ? Plus sûr ?

Oui, mais il y avait beaucoup d’explosions à Damas. Une fois, il y a eu une explosion dans le bâtiment juste à côté du nôtre, où l’université avait aussi des étudiants… C’était le chaos à Damas à ce moment-là.


Mais les cours continuaient ?

Les cours continuaient car il n’y avait pas d’autres solutions. J’ai des amis qui ont arrêté et ont quitté la Syrie à ce moment-là. Moi je voulais continuer et avoir un diplôme, parce que chaque jour, le matin, tu te dis : « Je pars, et je ne sais pas si je rentre, mais je pars quand même [rires]. Parce que je ne veux pas rester à la maison ».


Rama lors de sa soutenance de projet de fin d'études


Quand ta famille a décidé de partir, étais-tu préparée ?

Je ne me rappelle pas du tout du moment où on a décidé de partir… Certaines dates sont gravées dans ma tête, que je ne peux jamais oublier : quand on a quitté la Syrie, quand on a appris qu’on allait venir en France…


Mais le moment où on a décidé de partir, ça ne me dit rien. Pour plusieurs raisons. D’abord, la discussion a commencé petit à petit. Et puis quand on a décidé de partir, ce n’était pas du tout dans l’idée de partir pour toujours.


Là où j’habitais, il y avait beaucoup de kidnapping d’enfants de l’âge de mon frère, pour réclamer de l’argent. À peu près chaque semaine, un enfant était kidnappé. Donc la décision de partir était pour protéger la famille.


Alors on se dit qu’on va aller en Jordanie, pour quelques mois, car on a de la famille là-bas. On va travailler pour pouvoir vivre. Et on revient dans quelques mois quand la situation sera plus calme.


Je me rappelle que les derniers mois étaient très durs. C’était l’hiver, un hiver comme ici, mais un peu plus sec. Il faisait très froid, il n’y avait ni électricité, ni carburant, donc pas de chauffage. Je me rappelle qu’on passait des heures et des heures, sur un canapé, avec trois ou quatre couvertures, à discuter. On lisait des livres, mais il n’y avait rien d’autre à faire.


Un hiver dans le quartier où habitait Rama


Tu ne pouvais pas sortir ?

Non. Juste pour trouver de l’essence, il fallait faire la queue un jour et demi dans la voiture. Et même si tu veux te déplacer, tu vas où ? C’est trop dangereux, même pour aller voir la famille.


Donc, cet hiver 2013, je n’avais plus rien à faire. Et j’ai quitté mon travail deux mois ou un mois avant de partir en Jordanie. Je me rappelle, toutes les nuits, je faisais des recherches pour trouver un master en Europe…


Et le scoutisme ? Une fois que c’était interdit, tu as arrêté ?

Non, on a continué. Mon fiancé et moi, on était très motivé, mais le chef, il disait plutôt : « Calmez-vous ». On a arrêté de faire le bénévolat quand le quartier dans lequel se trouve l’association humanitaire avec laquelle on avait un partenariat a été attaqué pendant deux nuits. Il y a eu des morts. Mais on a continué de se réunir de temps en temps, les jours où c’était calme.



Quand es-tu partie finalement ?

Le 8 janvier 2014, je suis partie avec mon père. On est parti vers Darʿā, au sud du pays, la ville frontière avec la Jordanie. Le trajet dure normalement 3 heures max, mais on a mis 14 heures pour y arriver. Il faut passer par tous les checkpoints de toutes les parties.


Et à Darʿā, j’ai vu des endroits pris par l’État Islamique. Des rues vides, avec des drapeaux de l’EI. Avec les checkpoints de Daesh. Ça faisait peur.


Et quand on est arrivé à la frontière, les soldats du régime n’ont pas laissé passer mon père.


Parce que dans leurs papiers, mon père était dans l’armée. En fait, il n’a jamais travaillé dans l’armée, mais ils ont oublié d’enlever son nom, quand il a terminé son service militaire obligatoire il y a 35 ans. Et donc, dans le système, il est encore dans l’armée. Il ne peut donc pas quitter le pays. Ils lui ont dit : « Il faut rentrer, et voir avec le service de renseignement militaire ».


Le service de renseignement ?

En Syrie, il y a beaucoup de papiers que tu ne peux pas faire sans passer par ce service. Ils ont toutes les informations sur toi, par exemple si avant, dans ta vie, tu as fait quelque chose contre le régime…


Ils ont dit à mon père d’aller voir ce service. C’était très difficile pour moi parce qu’il fallait que je continue la route toute seule. Et mon père était choqué. Aller voir le service de renseignement, c’était très dangereux. Si tu entres dans ce bâtiment, tu risques de ne pas sortir.


Mon père avait peur, et moi, je ne voulais pas qu’il parte, mais il n’avait pas le choix, et le bus voulait continuer avec les 50 personnes qu’il y avait dedans. J’ai pleuré, pleuré. Mon père est descendu du bus, et moi j’ai continué toute seule. Et j’ai retrouvé ma mère et mon frère, en arrivant à Amman, dans la nuit.


Comment a fait ton père alors ?

Il est resté chez ma tante pour pouvoir régler le problème et nous rejoindre. Il a essayé de contacter plusieurs relations avec un peu de pouvoir. C’est comme ça que tout se passe là-bas. Et même quand on lui a dit : « Ok, ton nom est enlevé du système, tu peux partir », il est allé à la frontière, et on lui a dit : « Non, ton nom est encore là ».


Heureusement, il a pu avoir quelqu’un au téléphone pour expliquer la situation et le laisser passer.


Il a quand même finalement pu nous rejoindre à Amman, après deux mois. Et mon oncle et ma grand-mère aussi.


La famille est réunie en Jordanie. C’est là que s’arrête la première partie de notre entretien avec Rama. Nous reviendrons plus tard sur son expérience en Jordanie, et surtout sur son arrivée en France.

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